Journée professionnelle ADBEN / Snes du 8 avril 2014

La journée professionnelle académique organisée conjointement par l’ADBEN Midi-Pyrénées et le SNES académique s’est déroulée le mardi 8 avril 2014 au lycée hôtelier de l’Occitanie à Toulouse.

Voici un compte-rendu de cette journée, accompagné des supports de présentation des intervenants.

Intervention de Julien PIERRE « Une éducation à la présence numérique« 

Julien PIERRE est enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication, Laboratoire GRESEC (Université de Grenoble-Alpes)

Dans le titre de la présentation, il est question de présence numérique, et non pas d’identité numérique.

Louise Merzeau dépasse le concept d’identité numérique en évoquant celui de présence numérique. La problème du concept d’identité numérique est souvent biaisé car souvent évoqué  dans un discours relevant du marketing. On parle de « personal branding« , où on observe un risque fort de basculement vers une considération unique de l’identité marchande et publicitaire.

Le concept de présence numérique considère plus particulièrement la présence sur les réseaux, ce qui concerne « la vie en ligne » qui s’inscrit dans une temporalité, dans un durée. En celle elle s’apparente à notre vie réelle, où les traces s’estompent avec le temps, car le temps a passé. La séparation entre le réel et le virtuel tend à être dépassée et on observe une continuité entre le hors-ligne et le en ligne.  Il n’en va pas de même sur le Web: la distance temporelle n’est pas prise en compte.

Julien Pierre précise qu’il y a une imbrication entre le social et le numérique avec les réseaux sociaux. Ces pratiques sont sensiblement les mêmes entre les jeunes (collégiens, lycéens…) et les jeunes adultes (étudiants).

Julien Pierre propose dans son intervention de partir des pratiques des jeunes, avant de réfléchir aux approches pédagogiques.

Quelles activités sociales des jeunes?

Il existe différentes activités sociales numériques, dont deux principales:

  • Les activités phatiques: il s’agit d’activités de contact, d’échanges (exemples: les pokes sur facebook, les SMS…)
  • Les activités de coordination: elles ont pour but de faciliter les activités de la vie quotidienne (professionnelle ou personnelle ou domestique)
  • Les activités de coopération: elles nécessitent une définition des rôles de chacun.
  • Les activités de collaboration: qui nécessitent une négociation des rôles.

Les activités sociales numériques sont soumises à la question du rôle défini par les autres.La présence numérique implique une présentation de soi par le biais d’avatars, de profils, et plus récemment de selfies. Selon Dominique Cardon, on est dans la culture du cool où la détente et le cool devienne une obligation, une dictature.

On observe également une mécanique réputationnelle qui est normée par le jeu social et par l’interface proposée par un dispositif numérique (les fils d’actualités facebook, twitter, linkedin, instagram, snappchat diffèrent et ne propose pas la même « expérience »). Cette mécanique réputationnelle entraîne également de la part des individus un choix de ces dispositifs numériques en fonction de leur conviction, esprit critique vis à vis des outils.

On observe également des stratégies d’évitement de la figuration en ligne: on peut volontairement fausser les données nous concernant (date de naissance …) pour détourner, déjouer les algorithmes ( à défaut de pouvoir les détourner d’un point de vue mathématiques, on les détourne de manière sociale). Lorsqu’un blog, un profil ne correspond plus à sa perception de sa présence numérique, qu’un individu est dépassé par la maîtrise de ses traces, il procède à la stratégie de la mue et du lièvre: il l’abandonne (ferme ou quitte sans effacer) et en créé un autre, où il pourra éventuellement limiter davantage son audience, la cibler… A ce propos on pourra consulter l’ouvrage en ligne De Danah Boyle It’s complicated (en anglais)

Le Web est le seul espace sans surveillance et il est important qu’il soit un espace de bienveillance et non pas seulement de surveillance pour l’intersubjectivation, pour tester une façon d’être au monde. Certaines personnes ont davantage besoin d’un cadre privatif que d’un cadre participatif. C’est le cas notamment des marginaux pour qui le Web est souvent le seul espace d’expérimentation individuel. (Voir l’article de Julien Pierre The nymwars du 12/08/2011 et sa thèse Le cadre privatif: des données au contexte. Approche inter-dimensionnelle des enjeux de médiation de la vie privée.)

Sur le Web il est important de distinguer de la masse où la singularité devient la norme. On y explore des champs thématiques, on y partage des connaissances, ses centres d’intérêts, on s’y voit attribuer un rôle. En terme de partage, les communautés virtuelles tendent à s’externaliser IRL (in real life) par la ritualisation de rencontres en face à face  (apéroweb, twapéro…)

Quelles approches pédagogiques?

La question des risques est importante. Livrer des informations sur soi entraîne des risques lourds (cyberharcèlement, usurpation d’identité…) mais ils sont statistiquement faibles. Ils nécessitent malgré tout une anticipation, mais selon quelle(s) approche(s) pédagogiques?

  •  La pédagogie de la promesse reprend la philosophie 2.0 ou l’angélisme 2.0, mais la question des risques est mise de côté.
  • La pédagogie par la peur où les actions sont souvent menées par des représentants des forces de l’ordre. Ces interventions sont certes porteuses de bons conseils, mais le discours de diabolisation qui les accompagne met de côté la dimension fondamentale des pratiques. On observe aussi des interventions de plus en plus fréquente d’entreprises dans ces interventions. (Voir par exemple le permis Internet Axa et la prise de position de la FADBEN à ce sujet « Un permis Internet à contre-sens« )

Que peut-on alors proposer? Julien Pierre  suggère de considérer le Web comme un espace d’appropriation, d’habitation.

  • Une appropriation de l’espace numérique: il y a une appropriation de l’espace numérique par les individus où certains peuvent être exclus. On dit « ma page facebook » « viens pas pourrir mon mur ». Le lieu est rendu accueillant, et on y retrouve la notion d’hospitalité (R. Casali). On ose prêter son matériel aux autres, on épingle sur Pinterest comme nos parents punaisés sur le mur de leur chambre, au-dessus de leur bureau. On singularise son espace numérique. Selon Louise Merzeau, on peut parler d’aménagement, de décoration intérieure. S’approprier le Web, c’est aussi se construire une vie transmédiatique. Le transmédia peut être désigné comme une pratique scénaristique, où le récit d’une histoire fictionnelle ou documentaire est distribuée sur plusieurs canaux. On a l’idée de construction du récit de sa vie dans plusieurs lieux numériques. On peut illustrer ce propos par une publicité pour Google Chrome « Dear Sophie« 

  •  Habiter le Web: on peut se référer à l’image de la bulle de D. Boullier. Dans cette bulle, on trouve un ensemble de composants identitaires qui vont en façonner les parois.  Dans cette bulle on retrouve l’identité par les vêtements, puis au XIX ème par l’habitation, par l’habitacle de la voiture au XX ème siècle.. On retrouve aujourd’hui cette bulle dans l’habitèle qui est une bulle instrumentale dans un espace moderne. On peut ici citer l’exemple du téléphone portable (Voir théorie sur le néo-document de J.-M Salaün). Sur le Web il y a une imbrication des registres d’actions.

Si les usagers habitent le Web, faut-il avoir peur de l’endroit où on vit? Il faut aménager ces espaces de vie numérique, y prévoir un espace d’épanouissement et d’autonomisation pour l’enfant, y faire évoluer les règles en fonction de leur âge. (A ce propos on pourra lire ou relire l’article Comment parler d’Internet aux adolescents paru sur Docs pour docs en février 2014)

Toutes ces choses que l’on pense dans l’espace urbain ou domestique doivent être transposées aux espaces numériques.

Comment s’apprend la vie dans les espaces publics et sociaux « réels » et par comparaison comment s’apprend la vie privée et la vie numérique?

  • La temporalité: on peut se placer dans une construction viscérale, une construction par la pédagogie de la peur, par l’ancrage corporel de règles de conduite. Cependant dans la vie réelle, par exemple en voiture, les risques sont réels. En ce qui concerne la vie privée, les risques sont plus symboliques, mais l’ancrage corporel existe quand même. Il y a aussi une construction par la pudeur qui répond à des règles de pure convention sociale.
  • Le contexte: la présence numérique est une question de contexte et il est important de conserver l’intégralité de la contextualité de la vie privée.

La translitteratie, pour un usage raisonné des médias

La translitteratie se définit par la transversalité dans les démarches de recherche, le transfert dans différents contextes informationnels et par le transferts des acquis du cadre scolaire vers d’autres sphères sociales. (Voir La translitteratie ou la convergence des cultures de l’information: supports, contextes, modalités de Vincent Liquète, Eric Delamotte et Divina Frau Meigs)

Julien Pierre propose de développer une littératie de la vie privée et de l’identité numérique.

Pour envisager une éducation robuste à l’identité numérique il faut articuler la pratiques sociales, les outils et leur évolution, la temporalité, les dispositifs, les stratégies…

La question de l’apprentissage du code: malgré de nombreux appels pour l’apprentissage du code informatique, celui-ci est insuffisant. Selon Julien Pierre, il serait plus intéressant de développer un apprentissage à la sémantique du Web, au langage HTML.

Il faut penser un curriculum comme un programme scolaire sur l’écriture de la vie, dont la réflexion doit être pluridisciplinaire. Il énonce quelques pistes pédagogiques: des travaux de discussion, des travaux de création, l’utilisation de serious game, la formation aux dispositifs numériques, la sensibilisation aux lois, la présentation des acteurs économiques…

Document d’accompagnement: Diaporama de présentation Julien PIERRE

 Intervention de Karen CHABRIAC « Identité numérique: réflexion sur les approches pédagogiques« 

Karen Chabriac introduit son intervention par la mention d’un article de Florian Dauphin « Culture et pratiques numériques juvéniles: quels usages pour quelles compétences? » paru dans le volume 7 n°17 de la revue Questions vives de 2012  où il est fait état d’un décalage entre la culture numérique juvénile et la culture numérique scolaire.

Elle rappelle que la notion de vie privée est constitutive du droit français (article 9 du Code civil)  qui y apporte des réponses juridiques. Cependant la question peut se poser lorsqu’il y a un dévoilement volontaire de soi.

Quelles sont les traces que nous laissons? Karen Chabriac précise la catégorisation des traces: les traces explicites (qui sont du domaine d’un dévoilement volontaire) et les traces implicites (qui sont laissées par un utilisateur dans une application informatique).

Le cadre pédagogique propose d’évaluer les travaux pédagogiques des élèves sur la question des traces avec le B2i. Cependant, elle rappelle que ce dernier propose une approche particulière et peu réflexive. Avec le B2i on est dans du savoir-faire et les connaissances ne sont pas prises en compte. On peut également faire la rapprochement avec le pilier 6 du socle commun  (compétences sociales et civiques).

Karen Chabriac fait ensuite un rapprochement entre l’identité numérique et l’éducation à la citoyenneté car les deux mettent en avant des valeurs démocratiques, des compétences éthiques (des choix de valeurs), des compétences sociales liées à l’action (la capacité à vivre avec les autres, à intervenir dans le débat public).

Il faut nécessairement trouver un équilibre entre le respect de la vie privée et le respect de soi.

Présentation de l’outil Wolfram Alpha qui propose une fonctionnalité facebook report.

Karen Chabriac propose une carte mentale des objectifs qu’on peut poursuivre et qui se décline en 8 objectifs principaux et 20 objectifs spécifiques potentiels à suivre. Celle-ci sera publié ultérieurement.

En terme de scénarios pédagogiques existants, plusieurs approches peuvent être dégagées:

– « Je publie, je réfléchis »

– La persistance des traces

– La sécurisation des données, des comptes, la connaissance des outils

– Distinction entre sphère publique et sphère privée

– « Valorisation » de la présence (voir les réflexions de L. Merzeau sur les réseaux sociaux professionnels)

– Les réseaux sociaux vus comme des outils et des objets d’apprentissage. Dans cette approche on peut citer le défi Babelio dont l’objectif d’apprentissage sous-jacent est la lecture.

Intervention de Vassilia Margaria « Pour un curriculum info-documentaire« 

Vassilia Margaria est professeure documentaliste, militante au SNES-FSU de Nice et membre du groupe national Documentation de 2005 à 2012. Elle développe une réflexion autour de la notion de curriculum en information-documentation. Pour compléter ce compte-rendu, lire en ligne l’article Curriculum info-documentaire: émergence d’un concept, d’Elodie Cutrona et Vassilia Margaria paru dans le Médiadoc N°10 de mai 2013)

Dans un premier temps, il est rappelé que la question du curriculum est une problématique commune au SNES et à la FADBEN. Vassilia Margaria précise qu’à ce sujet, le SNES s’intéresse aux contenus d’apprentissage via le secteur « contenus » dont fait partie le groupe documentation.

La question d’un curriculum info-documentaire a été portée en France par Jean-Louis Charbonnier à la fin des années 90, qui était alors formateur à l’IUFM de Nantes, membre de la FADBEN et co-responsable du groupe national documentation au SNES-FSU.

Vassilia M. a ensuite énuméré les évènements importants  sur la question curriculaire:

  • En 2003, les assises nationales pour l’Éducation à l’Information font émerger la notion de curriculum et l’importance d’identifier des savoirs et des savoirs faire. Voir ici la contribution de J.-L. Charbonnier.
  • En 2006 création de l’ERTÉ Culture informationnelle et curriculum documentaire.
  • En 2009, le congrès national du SNES à Perpignan aboutit à la demande de la constitution d’un groupe de travail autour de la cette question curriculaire.  L’intégration d’une réelle formation à l’information-documentation par les professeurs documentalistes en collaboration avec les enseignants d’autres disciplines dans les programmes est demandée et revendiquée.
  • En 2011, le SNES est reçu en audience à l’IG EVS. Le PACFI est considéré comme une occasion manquée.
  • En 2012:Congrès national du SNES à  Reims « L’enseignement de l’information documentation en interdisciplinarité doit être conforté sous la forme d’un curriculum de la Sixième à la Terminale, dont le professeur documentaliste a la responsabilité : la transmission des notions et compétences info-documentaires lui revient tandis qu’un enseignant d’une autre discipline peut, dans ce cadre, travailler un objet de son programme . » (http://www.snes.edu/Les-mandats-sur-l-enseignement-de.html) / Consultation sur la refondation de l’École.
  • mars 2014: lettre ouverte aux membres du Conseil supérieur des programmes pour l’intégration disciplinaire de l’information-documentation.Le SNES espère la mise en place d’un groupe de travail sur un curriculum info-documentaire à la rentrée 2016.

Si la culture informationnelle est un volet indispensable de la culture commune, il y a nécessité de réfléchir aux modalités de son acquisition par tous les élèves. Vassilia M. rappelle pour le SNES qu’un plan pluriannuel de recrutement et qu’un taux d’encadrement correct en professeur documentaliste sont nécessaires.

Sur la question curriculaire on se reportera également au Médiadoc numéro 10 Pour un curriculum en information-documentation.

Merci à Virginie Calvet pour la mutualisation de ses notes pour l’intervention de Vassilia Margaria.

 

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